D'où vient la nuit ? (texte en entier)

HACHETTE-Jeunesse -1988

En cette époque lointaine, la nuit n'existait pas sur la terre. Tapie au fond du fleuve, elle dormait dans le royaume de Cobra Grande. Seul le chaman* l'avait vue en songe un soir où il avait appelé les âmes des morts. Personne ne savait à quoi elle ressemblait car elle n'appartenait pas au monde des vivants.
Les animaux n'existaient pas non plus. Ils n'avaient pas encore été créés, mais tous les objets parlaient, comme les hommes. Les jouets parlaient aux enfants et les flèches aux guerriers.
Un jour, la fille de Cobra Grande, le roi du grand fleuve sombre, abandonna son royaume pour venir vivre dans la forêt. Elle avait accepté d'épouser Takuña, le fils aîné du chef du village. Takuña avait trois fidèles serviteurs qui le suivaient partout. Le jour de ses noces, il leur demanda de le laisser seul avec sa femme. Lorsqu'ils furent partis chasser, Takuña appela son épouse et lui dit :
« Viens dormir près de moi.

⁃ C'est impossible, répondit-elle, pas maintenant, la nuit n'est pas encore tombée. »
Le jeune homme, stupéfait de cette réponse, s'exclama :
« La nuit ? Qu'est-ce que c'est ? Ca n'existe pas !
⁃ Si, répondit-elle, mon père la garde prisonnière au fond du grand fleuve sombre où tu m'as rencontrée. Si tu veux, demande à tes serviteurs d'aller la chercher, mais en aucun cas ils ne doivent savoir ce qu'ils transportent. S'ils désobéissent, ils seront ensorcelés pour toujours. »
Le jeune homme appela ses serviteurs et leur dit :
« Allez tous les trois dans le grand fleuve au royaume de Cobra Grande. Vous lui direz que sa fille réclame la grosse noix de tucuma* qu'il garde précieusement depuis le commencement des temps. »
En entendant le nom de Cobra Grande, les trois serviteurs se mirent à trembler. Jamais personne n'avait osé aller au fond des eaux sombres qui traversent l'enfer vert. Terrorisés, ils se mirent en route. Ce jour-là, tous les bruits de la forêt leur semblaient inquiétants. La moiteur de l'air leur collait les cheveux. Ils avaient l'impression de manquer d'air, de ne plus pouvoir respirer. De temps en temps, ils regardaient dans la direction du faîte des arbres les plus hauts pour apercevoir un peu de ciel. La clarté les rassurait au cœur de cette forêt si dense qu'ils ne devaient pas s'éloigner les uns des autres pour ne pas se perdre. Lorsqu'ils arrivèrent enfin au royaume de Cobra Grande, celui-ci leur donna la grosse noix de tucuma avec d'infinies précautions et, de sa voix aigre et inquiétante, en faisant siffler toutes les lettres, il leur dit :
« Tenez, prenez-là ! Mais attention, surtout ne l'ouvrez pas en route, sinon votre vie s'achèvera à cet instant. »
Les trois serviteurs repartirent, très intrigués par le message de Cobra Grande. Qu'y avait-il dans cette noix scellée par de la résine ? Ils avaient peur que la noix n'abrite un esprit, un de ceux qui apparaissent brusquement au détour d'un chemin pour vous punir. A moins qu'il ne s'agisse d'un esprit bon, comme celui qui vient en aide aux malades et à ceux qui ont faim ? Comment le savoir ? Il fallait ouvrir la noix, mais Cobra Grande le leur avait interdit.
Ils ramaient sans un mot, intrigués par un drôle de bruit. Dans la noix, quelque chose semblait chanter : « Ten-Ten-Ten-Tchi, Ten-Ten-Ten-Tchi,Ten-Ten-Ten-Tchi... » Tous les récits du chaman se bousculaient dans leurs mémoires. « Ten-Ten-Ten-Tchi...Ten-Ten-Ten-Tchi... »
Ils ramaient déjà depuis longtemps lorsqu'un des serviteurs dit aux deux autres :
« Je veux savoir ce qu'il y a dans cette noix de tucuma. Ouvrons-la. On ne le dira à personne. Je vais faire un tout petit trou dans la résine en la chauffant, je glisserai une paille avec laquelle je regarderai à l'intérieur. Cobra Grande et sa fille ne le sauront jamais.
⁃ Non ! Non ! Répondirent en chœur les deux autres serviteurs de Takuña. Cobra Grande nous l'a défendu. Il a même dit que si nous l'ouvrions notre vie s'achèverait à cet instant. »
Ils avaient l'impression d'entendre la voix aigre et menaçante de Cobra Grande tourbillonner autour de leur tête. Entre les branches des arbres qui longeaient la rive, des milliers d'yeux semblaient les guetter et une étrange lueur les suivait, au fond du fleuve sombre, depuis qu'ils avaient quitté le royaume de Cobra Grande.
Ils continuaient de ramer sans un mot. « Ten-Ten-Ten-Tchi, disait la noix dans le silence de la barque, Ten-Ten-Ten-Tchi, Ten-Ten-Ten-Tchi... »
Mais qu'est-ce qu'il y a dans cette noix, qu'est-ce qu'il y a ? Ce bruit étrange et lancinant les fascinait de plus en plus. Leur curiosité était devenue plus forte que leur peur. Même ceux qui avaient refusé d'ouvrir la noix n'étaient plus aussi catégoriques. Au fond, c'était peut-être un trésor qu'ils transportaient, et Cobra Grande leur avait fait peur pour qu'ils ne le volent pas. Ou bien un génie bienfaisant qui faisait des miracles et grâce auquel ils deviendraient les maîtres du village ; même le chaman devrait leur obéir si leur nouvelle magie se révélait plus forte que la sienne ! La tentation était grande et la curiosité plus forte encore. Mais aucun des trois ne pouvait se décider à ouvrir la noix de tucuma.
Lorsqu'ils s'arrêtèrent pour se reposer quelques instants et manger un peu, ils ranimèrent le feu qu'ils emportent toujours avec eux, dans leur barque, lorsqu'ils sillonnent les innombrables routes humides qui traversent le monde en tous les sens. Ils commencèrent à faire griller les poissons qu'ils avaient pêchés avant de partir. Ils ne parvenaient pas à détacher leur regard de cette noix qui ne cessait de leur chanter : « Ten-Ten-Ten-Tchi, Ten-Ten-Ten-Tchi,Ten-Ten-Ten-Tchi... »
Soudain, ne pouvant plus résister à la tentation, l'un d'entre eux, le plus jeune, prit la noix brusquement et l'approcha du feu. Peu à peu la résine se mit à fondre en dégageant une odeur d'une âcreté insoutenable. Tout à coup, ils furent éclaboussés par un jet de résine qui leur brûla les bras. Ensuite, en une seconde, tout s'obscurcit. Les arbres qui bordaient la rive disparurent comme si un immense nuage noir était tombé sur la terre et les avait engloutis : Ce nuage était sorti de la noix !
Sur les braises encore chaudes, unique lueur de ce nouveau monde des ténèbres, la noix de tucuma gisait, béante et vide.
Pendant un long moment, ils restèrent immobiles et muets. Ils se regardaient comme pour se prouver qu'ils étaient encore en vie. Ils n'osaient pas bouger de peur d'éteindre ce feu qui semblait les retenir dans le monde des vivants. Au bout d'un long moment, le plus âgé des trois osa rompre le silence et dit :
« Nous sommes perdus ! La fille de Cobra Grande doit déjà savoir que nous avons ouvert la noix de tucuma et que nous avons désobéi à son père. Elle va nous ensorceler. Notre vie vient de s'achever. Rentrons au village pour demander pardon. »
Au village, en effet, la fille de Cobra Grande dit à son mari :
Tes serviteurs ont ouvert la noix magique. Ils ont laissé s'échapper la nuit. Nous allons dormir et attendre le matin. »
Et elle s'allongea près de lui.
Pendant qu'ils dormaient, toutes les choses de la forêt se métamorphosèrent : les pierres et les bouts de bois devinrent poissons et canards ; le panier que la jeune femme avait tressé la veille se changea en jaguar ; la barque et le pêcheur se transformèrent en canards. Les pierres et les bouts de bois qui n'avaient pas été métamorphosés ne parlaient plus et restèrent inanimés. Les Indiens ne comprenaient pas. Leur monde n'était plus le même. La forêt était maintenant pleine de bruits étranges qu'ils ne connaissaient pas.
Seule la fille de Cobra Grande n'était pas inquiète : ce monde était à l'image du sien... Lorsqu'elle s'éveilla, elle dit à son mari, en voyant briller l'étoile du matin :
« Regarde cette merveilleuse étincelle dans la nuit. Elle nous annonce que l'aube est en train de naître. Je vais séparer le jour de la nuit. »
Elle sortit de la hutte pour aller cueillir des feuilles, des fleurs, des graines, des écorces d'arbres et des baies. Dans une petite jarre, elle mit de l'argile presque blanche. De retour au village, elle s'agenouilla sur une natte et installa autour d'elle tous ses petits pots. Elle prit un mortier et se mit à piler tout ce qu'elle avait cueilli dans la forêt. Puis elle fit des mélanges pour obtenir différents bleus, des verts, plus clairs ou plus foncés. Le roucou* lui avait donné un très beau rouge et le genipa* un noir profond qui lui plaisait beaucoup. Elle était assez fière de ses teintures... Elle entoura alors un fil autour de son doigt et lui dit :
« Toi, tu seras le cujubin, l'oiseau qui annonce le jour », et elle lui peignit la tête en blanc avec de l'argile, et les jambes en rouge avec la pâte de roucou qu'elle venait de faire. Puis elle le laissa s'envoler en lui disant :
« Va, c'est toi qui chanteras tous les matins lorsque le jour se lèvera. »
Puis, elle enroula un autre fil autour de son doigt et dit :
« Toi, tu seras l'inhambu, l'oiseau qui annonce la nuit. » Elle prit un petit pot qui contenait des cendres. Elle les avait ramassées en traversant la clairière que son mari avait préparée pour qu'ils puissent faire des plantations. Elle saupoudra de cendres l'oiseau qu'elle venait de créer et le laissa s'envoler en disant :
« Va, c'est toi qui chanteras tous les soirs lorsque la nuit tombera. »
Et l'oiseau s'envola en chantant une mélodie douce et triste. Puis elle regarda ses pots de toutes les couleurs et dit :
« Je vais faire danser et chanter toutes ces couleurs dans la forêt. Je vais créer toutes sortes d'oiseaux, aussi beaux que les fleurs et les fruits. »
Elle commença par un drôle d'oiseau à la queue très longue et dont le grand bec fit rire les Indiens qui la regardaient faire. Elle le peignit en rouge et bleu et l'appela ara. Il n'avait pas l'air sauvage et alla se poser sur une branche en face d'elle. Il ne cessait de répéter : « Arrrrra, Arrrrra... » Au deuxième, elle fit un bec encore plus grand et elle choisit pour lui du vert, du bleu et du jaune. Il alla se percher sur la branche à côté de l'ara. Elle décida de l'appeler : toucanet à bec tacheté.
Lorsqu'elle créa le petit oiseau suivant, elle s'amusa un peu. Sur sa tête, elle planta une drôle de crête rouge. La tête de feu alla rejoindre les autres, sur leur branche. Lorsqu'elle était seule, la jeune femme regardait souvent le ciel et ses mille nuances de bleu, selon la hauteur du soleil, l'éclairage de la lune, la pluie ou les nuages. Le bleu était devenu sa couleur préférée et elle choisit le plus beau pour créer le manakin à dos bleu. Pour le jacamar, elle pensa à la clairière et à tous ses verts...
Puis ce fut le tour du toucan toco, noir, orange et jaune ; du tangara multicolore, du pic ocré, beige et rouge, et des petits oiseaux-mouches, rouges, verts et bleus. Ils étaient allés rejoindre l'ara sur la branche, et chantaient tous en même temps !
Soudain, ce fut le silence complet. Trois hommes arrivaient au village, le visage caché par leurs mains. C'étaient les trois serviteurs de Takuña qui revenaient pour demander pardon à leur maître. Les oiseaux avaient senti qu'un drame se préparait, et s'étaient tus.
« Vous avez désobéi à Cobra Grande ! dit Takuña. Vous avez ouvert la noix de tucuma et libéré la nuit qui absorbe toutes choses. Vous aviez été prévenus : vous vous êtes perdus ! Sa fille va vous transformer en singes et vous serez condamnés à sauter de branche en branche jusqu'à la fin des temps. »
Aujourd'hui encore, les Indiens les reconnaissent à la rayure jaune que certains singes ont sur l'épaule et qui rappelle la résine qui avait éclaboussé les trois serviteurs lorsqu'ils avaient ouvert la noix de tucuma...

Chaman : Sorcier.
Tucuma : Sorte de palmier.
Roucou (ou rocou) : Teinture rouge obtenue à partir de la matière cireuse qui entoure les graines du rocouyer.

Genipa : Teintue noirâtre (bleu-violet-brun) obtenue à partir de la pulpe du fruit du génipayer..

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