Jeannot et Margot ou Hansel et Gretel (texte en entier)

Collection Folio Classique (Gallimard 1973 et 1976)

A l’orée d’un grand bois habitait un pauvre bûcheron avec sa femme et ses deux enfants : le petit garçon se nommait Jeannot, la petite fille Margot. Ils avaient peu de choses à se mettre sous la dent, et une fois qu’une grande disette s’était abattue sur le pays il ne put pas même se procurer le pain quotidien. Un soir qu’il se tracassait et que les soucis le faisaient se retourner dans son lit, il soupira et dit à sa femme : « Qu’allons-nous devenir ? Comment pourrons-nous nourrir nos pauvres enfants, alors que nous n’avons plus rien pour nous-mêmes ? » « J’ai une idée, homme », répondit la femme, « demain, de bon matin nous conduirons les enfants dans le bois, au plus épais des fourrés. Là nous leur ferons du feu, nous donnerons encore un petit bout de pain à chacun, puis nous irons à l’ouvrage et nous les laisserons seuls. Ils ne retrouveront pas le chemin de la maison et nous en serons débarrassés. » « Non, femme », dit le mari « je ne ferai pas cela, comment aurais-je le cœur d’abandonner mes enfants dans la forêt, les bêtes sauvages viendraient bientôt les déchirer. » « Sot que tu es », dit-elle, « alors nous mourrons de faim tous les quatre, tu n’as plus qu’à raboter les planches de nos cercueils », et elle ne lui laissa ni trêve ni repos qu’il n’ait consenti. « Tout de même, ces pauvres enfants me font pitié », dit l’homme.

Les deux enfants avaient tellement faim qu’ils n’avaient pas pu s’endormir non plus et ils avaient entendu ce que la marâtre avait dit à leur père. Margot versa des larmes amères et dit à Jeannot : « Maintenant, c’en est fait de nous. » « Chut, Margot », dit Jeannot, « ne te tourmente pas, je nous tirerai bien d’affaire. » et quand les vieux furent endormis, il se leva, mit sa petite veste, ouvrit le bas de la porte et se glissa dehors. Il faisait un beau clair de lune, et les cailloux blancs qui étaient répandus devant la maison brillaient comme de vrais sous neufs. Jeannot se baissa et en fourra sans ses poches autant qu’il voulut en entrer. Puis il rentra et dit à Margot : « Aie confiance, chère petite sœur, et endors-toi tranquillement. Dieu ne nous abandonnera pas. » Et il se recoucha.
A l’aube, avant même que le soleil fût levé, la femme entrait déjà et réveillait les deux enfants : « Debout, paresseux, nous allons dans la forêt chercher du bois. » Puis elle donna à chacun un petit morceau de pain et dit : « voilà quelque chose pour votre midi, mais ne le mangez pas avant, vous n’aurez rien de plus. » Margot mit le pain sous son tablier, parce que Jeannot avait les cailloux dans sa poche. Ensuite ils prirent tous le chemin du bois. Quand ils eurent marché un petit bout de temps, Jeannot s’arrêta, se retourna pour voir du côté de la maison et tout le temps recommença ce manège. Le père dit : « Jeannot, qu’as-tu à lorgner et à rester en arrière ? Fais attention et n’oublie pas tes jambes. » « Ah, père », dit Jeannot, « je regarde mon chaton blanc, il est perché sur le toit et veut me dire adieu. » La femme dit : « Petit sot, ce n’est pas ton chaton, c’est le soleil du matin qui brille sur la cheminée. » Cependant Jeannot n’avait pas regardé son petit chat, mais chaque fois il avait jeté sur le chemin un des petits cailloux blancs de sa poche.
Quand ils furent arrivés en pleine forêt, le père dit : « Maintenant, ramassez du bois, mes enfants, je vais faire du feu pour que vous n’ayez pas froid. » Jeannot et Margot ramassèrent du petit bois et en firent un tas haut comme une petite montagne. Le fagot fut allumé et quand la flamme brûla bien haut, la femme dit : « Maintenant couchez-vous auprès du feu, mes enfants, et reposez-vous, nous allons dans la forêt abattre du bois. Quand nous aurons fini, nous reviendrons vous chercher. »
Jeannot et Margot restèrent assis auprès du feu et quand vint midi, ils mangèrent chacun leur petit bout de pain. Et comme ils entendaient les coups de la cognée, ils croyaient que leur père était dans le voisinage. Mais ce n’était pas la cognée, c’était une branche que leur père avait accrochée à un arbre mort et que le vent battait de-ci de-là. Et quand ils furent restés ainsi longtemps, leurs yeux se fermèrent de fatigue et ils s’endormirent profondément. Lorsqu’ils se réveillèrent enfin, il faisait déjà nuit noire. Margot se mit à pleurer et dit : « Comment allons-nous sortir du bois à présent ? » Mais Jeannot la consola : « Attends un petit moment que la lune soit levée, alors nous trouverons bien notre chemin. » Et quand la pleine lune fut levée, Jeannot pris sa petite sœur par la main et suivit les cailloux qui luisaient comme des sous nouvellement frappés et leurs montraient le chemin. Ils marchèrent toute la nuit et arrivèrent à la maison de leur père au lever du jour. Ils frappèrent à la porte et quand la femme ouvrit et vit que c’était Jeannot et Margot, elle dit : « Méchants enfants, pourquoi avez-vous dormi si longtemps dans la forêt, nous avons cru que vous ne vouliez plus rentrer du tout. » Mais le père se réjouit, car il avait du chagrin de les avoir laissés ainsi tout seuls.
Peu de temps après, la misère fut de nouveau partout dans la maison, et une nuit, les enfants entendirent leur mère dire à leur père dans le lit : « Tout a été de nouveau mangé, nous avons encore la moitié d’une miche de pain, et après, finie la chanson. Il faut que les enfants s’en aillent, nous les conduirons plus loin dans la forêt afin qu’ils ne trouvent pas le chemin pour en sortir, autrement pas de salut pour nous. » L’homme eut le cœur serré et il pensa : « Il vaudrait mieux partager ta dernière bouchée avec tes enfants. » Mais la femme ne voulut rien savoir de ce qu’il disait, elle l’injuria et lui fit des reproches. Il n’y a que le premier pas qui coûte, et comme il avait cédé la première fois, il dut céder aussi la deuxième.
Mais les enfants étaient encore éveillés et ils avaient entendu la conversation. Quand les vieux furent endormis, Jeannot se releva et voulut sortir pour ramasser des cailloux comme l’autre fois, mais la femme avait fermé la porte à clé et il ne put sortir. Pourtant il consola sa petite sœur et dit : « Ne pleure pas, Margot, et dors tranquille, le bon dieu nous viendra en aide. »
Au petit matin, la femme vint chercher les enfants dans leur lit. On leur donna leur bout de pain, mais il était encore plus petit que la première fois. Sur le route de la forêt, Jeannot l’émietta dans sa poche, il s’arrêtait souvent et en jetait une miette par terre. « Jeannot, qu’as-tu à t’arrêter et à lorgner autour de toi ? » dit le père, « allons, marche. » « Je regarde mon pigeonneau, il est perché sur le toit et veut me dire adieu. » « Petit sot », dit la femme, « ce n’est pas ton pigeonneau, c’est le soleil du matin qui luit sur le haut de la cheminée. » Mais petit à petit, Jeannot jeta toutes les miettes sur le chemin.
La femme conduisit les enfants encore plus loin dans la forêt, là où ils n’avaient jamais été de leur vie. On fit de nouveau un grand feu et la mère leur dit : « Restez là, enfants, et quand vous serez fatigués, vous pourrez dormir un peu. Nous allons dans la forêt abattre du bois et ce soir, quand nous aurons fini, nous viendrons vous rechercher. » Quand il fut midi, Margot partagea son pain avec Jeannot qui avait semé son morceau le long du chemin. Ensuite ils s’endormirent et la soirée se passa sans que personne vint vers les pauvres enfants. Ils ne se réveillèrent qu’à la nuit noire, et Jeannot consola sa petite sœur en lui disant : « Attends donc, Margot, que la lune soit levée, alors nous verrons les miettes que j’ai semées, elles nous montreront le chemin de la maison. » Quand la lune se leva, ils se mirent en route, mais ils ne trouvèrent plus une seule miette, car les milliers d’oiseaux qui volent par les bois et les champs les avaient picorées. Jeannot dit à Margot : « Nous retrouverons bien notre chemin », mais ils ne le trouvèrent pas. Ils marchèrent toute la nuit et tout un jour du matin au soir mais ils ne purent sortir du bois et ils avaient grand-faim, car ils n’avaient rien d’autre que les quelques baies qui poussaient par terre. Et comme ils étaient si las que leurs jambes ne voulaient plus les porter, ils se couchèrent sous un arbre et s’endormirent. Et déjà le matin se leva pour la troisième fois depuis leur départ de la maison paternelle. Ils se remirent en route, mais ils s’enfoncèrent de plus en plus dans les bois, et s’il ne leur venait pas bientôt du secours, il leur faudrait périr d’inanition. Quand il fut midi, ils aperçurent, perché sur une branche, un joli petit oiseau blanc comme neige qui chantait si bien qu’ils s’arrêtèrent pour l’écouter. Et quand il eut fini, il prit son essor et partit devant eux à tire-d’aile, et ils le suivirent jusqu’à une maisonnette sur le toit de laquelle il se posa ; et en s’approchant, ils virent que la maisonnette était de pain et couverte d’un toit de gâteau ; quant aux fenêtres elles étaient en sucre candi. « Mettons-nous-y », dit Jeannot, « et faisons un bon repas. Je vais manger un morceau du toit, tu pourras manger de la fenêtre, Margot, c’est sucré. » Jeannot se haussa sur la pointe des pieds et cassa un morceau de toiture pour voir quel goût elle avait, et Margot se mit à grignoter les vitres. Alors une voix douce sortit de la pièce :

« Grigno, grigno, grignoton.
Qui grignote ma maison ? »

Les enfants répondirent :

« C’est le vent, c’est le vent, 
Le céleste enfant »

Et ils continuèrent à manger sans se laisser décontenancer. Jeannot, qui trouvait le toit fort à son goût, en arracha un grand morceau et Margot détacha toute une vitre ronde, s’assit par terre et s’en donna à cœur joie. Tout à coup la porte s’ouvrit et une femme vieille comme le monde se glissa dehors en s’appuyant sur une béquille. Jeannot et Margot eurent une telle frayeur qu’ils laissèrent tomber ce qu’ils avaient à la main. Mais la vieille secoua la tête et dit : « Chers enfants, qui vous a conduit ici ? Entrez donc et restez chez moi, il ne vous arrivera rien de mal. » Elle les prit tous les deux par la main et les emmena dans sa maison. Là, on le servit un bon repas, du lait et de l’omelette au sucre, des pommes et des noix. Puis on leur prépara deux jolis petits lits blancs, et Jeannot et Margot s’y couchèrent et se crurent au Paradis.
Mais la gentillesse de la vieille était feinte, car c’était une méchante sorcière qui guettait les petits enfants et n’avait bâti sa maisonnette de pain que pour les attirer. Quand il en tombait un en son pouvoir, elle le tuait, le faisait cuire, le mangeait et pour elle, c’était jour de fête. Les sorcières ont les yeux rouges et ne voient pas de loin, mais elles ont du flair comme les animaux et sentent les hommes venir. Quand Jeannot et Margot arrivèrent dans son voisinage, elle eut un rire mauvais et dit sardoniquement : « Je les tiens, ils ne m’échapperont plus. » De bon matin, avant que les enfants ne fussent réveillés, elle se leva, et en les voyant reposer tous les deux si gentiment, avec leurs joues rondes et rouges, elle murmura à part soi : « Cela fera un morceau de choix. » Alors elle saisit Jeannot de sa main décharnée, le porta dans une petite étable, et l’enferma derrière une porte grillagée. Il eut beau crier tant qu’il pouvait, cela ne lui servit de rien. Puis elle alla auprès de Margot, la secoua pour la réveiller et cria : « Debout, paresseuse, va chercher de l’eau et fais cuire quelque chose de bon pour ton frère, il est enfermé dans l’étable et il faut qu’il engraisse. Quand il sera gras, je le mangerai. » Margot se mit à pleurer amèrement, mais en vain, force lui fut de faire ce que la méchante sorcière demandait.
Alors, on prépara pour le pauvre Jeannot les meilleurs plats, mais Margot n’eut que les carapaces des écrevisses. Tous les matins, la vieille se traînait à la petite étable et criait : « Jeannot, sors tes doigts, que je sente si tu seras assez gras. » Mais Jeannot lui tendait un petit os, et la vieille, qui avait la vue trouble et ne pouvait pas le voir, croyait que c’était les doigts de Jeannot et s’étonnait qu’il ne voulût pas engraisser. Comme il y avait quatre semaines de passées et que Jeannot restait toujours maigre, elle fut prise d’impatience et ne voulut pas attendre davantage. « Holà, Margot », cria-t-elle à la petite fille, « dépêche-toi et apporte de l’eau. Que Jeannot soit gras ou maigre, demain je le tuerai et je le ferai cuire. » Ah, comme la pauvre petite sœur se désola quand il fallut porter de l’eau, et comme les larmes lui coulaient le long des joues ! « O mon Dieu, viens-nous en aide, s’écria-t-elle, si les bêtes sauvages nous avaient dévorés dans les bois, au moins nous serions morts ensemble. » « Fais-moi grâce de tes piailleries », dit la vieille, « tout cela ne te servira de rien. »
Dès le petit matin, Margot dut sortir, suspendre la marmite d’eau et allumer le feu. « Nous allons d’abord faire le pain », dit la vieille, « j’ai déjà chauffé le four et pétri la pâte. » Elle poussa la pauvre Margot vers le four d’où sortaient déjà les flammes. « Glisse-toi dedans », dit la sorcière, « et vois s’il est à bonne température pour enfourner le pain. » Et quand Margot serait dedans, elle fermerait la porte du poêle. Margot y rôtirait puis elle la mangerait aussi. Mais la petite devina ce qu’elle avait en tête, et dit : « Je ne sais pas comment faire, comment vais-je entrer là-dedans ? » « Petite oie », dit la vieille, « l’ouverture est assez grande, regarde, je pourrais y passer moi-même. » Elle se mit à quatre pattes pour s’approcher du four et y fourra la tête. Alors Margot la poussa si bien qu’elle entra tout entière dans le four, puis elle ferma la porte de fer et tira le verrou. Hou ! la vieille se mit à pousser des hurlements épouvantables, mais Margot se sauva et la sorcière impie brûla lamentablement.
Margot courut tout droit à Jeannot, ouvrit la porte de la petite étable et s’écria : « Jeannot, nous sommes délivrés, la vieille sorcière est morte. » Alors Jeannot bondit dehors, comme un oiseau s’envole quand on lui ouvre la porte de sa cage. Quelle joie ce fut, comme ils se sautaient au cou, gambadaient de tous côtés, s’embrassaient ! Et comme ils n’avaient plus rien à craindre, ils entrèrent dans la maison de la sorcière, il y avait là dans tous les coins des coffrets pleins de perles et de pierres précieuses. « C’est encore mieux que des cailloux », dit Jeannot et il en mit dans ses poches tant qu’il voulut en entrer, et Margot dit : « moi aussi, je peux rapporter quelque chose chez nous », et elle en mit plein son tablier. « Mais à présent il faut partir », dit Jeannot, « afin de sortir de la forêt ensorcelée. » Mais quand ils eurent marché pendant quelques heures, ils arrivèrent au bord d’une grande rivière. « Nous ne pourrons pas la traverser », dit Jeannot, « je ne vois ni passerelle ni pont. » « Il ne passe pas non plus de bateau », dit Margot, « mais voilà un canard blanc qui nage, si je lui demande, il nous aidera à passer. » Alors elle cria :

« Caneton, caneton,
C’est Jeannot et Margoton,
Pas de pont ni de passerelle,
Prends-nous sur tes blanches ailes. »

Le caneton s’approcha. Jeannot monta sur son dos et dit à sa sœur de monter à côté de lui. « Non », répondit Margot, « ce serait trop lourd pour le petit canard, il nous passera l’un après l’autre. » C’est ce que fit le bonne bête, et quand ils furent sur l’autre rive et qu’ils eurent marché un petit bout de temps, la forêt leur sembla de plus en plus familière et enfin ils aperçurent de loin la maison paternelle. Alors ils se mirent à courir, se précipitèrent dans la pièce et se jetèrent au cou de leur père. L’homme n’avait pas eu une seule heure de joie depuis qu’il avait abandonné ses enfants dans les bois ; quant à sa femme elle était morte. Margot secoua son tablier si bien que les perles et les pierres précieuses se mirent à sauter de tous côtés, tandis que Jeannot vidait ses poches et jetait à son tour par terre poignée sur poignée. Alors tous leurs soucis prirent fin et ils vécurent ensemble dans une joie sans mélange.

Tiré de « Contes de Grimm », traduits par Marthe Robert

 

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