L'âne perdu (texte en entier)

Nous proposons ici une légende très vivante dans la région de Dunkerque. Nous choisissons de la partager parce qu’elle fait partie de ces « Fêtes à Enfants » qui marquent le changement de saison. Ici, il s’agit d’une fête de fin d’année : « un vieil homme offre des friandises aux enfants comme le temps finissant apporte son legs à l’année future ».
En observant le calendrier, nous découvrons que cette fête est le pendant d’une autre célébration de la lumière : la chandeleur (selon la coutume païenne, les paysans parcouraient les champs avec des flambeaux pour purifier la terre avant de semer). L’une se déroule quarante jours avant le solstice d’hiver, l’autre quarante jours après…

Dans ce renouvellement symbolique du temps, la promenade des enfants dans la nuit, avec leurs lanternes lumineuses parfois grimaçantes, marque une présence du sacré : il s’agit de commencer un cycle nouveau. La fête célèbre le temps qui passe, celui des saisons, avec l’obscurité grandissante de l’hiver, celui du vieillissement, de l’enfant au vieillard, de la vie à la mort : le rite de la promenade dans les dunes, lieu sauvage, en chantant et en jouant de la musique à tue-tête, est, en même temps qu’un défoulement de nos peurs, un rite apprenant aux tous petits le renouvellement annuel du temps solaire…
( Muriel Allaert-Degunst et Jean-Pierre Mougel in Saint Martin dans tous ses états,FVDB Editions, Dunkerque, 2004)

Il y a très longtemps, la région qui s’étendait autour de Dunkerque n’était que dune et sable. Très peu de gens habitaient ce lieu bordé par la mer du Nord, pas toujours sage… Quelques courageux pêcheurs y avaient pourtant construit leurs petites maisons, blotties dans les pannes, sortes d’oasis au milieu des cordons dunaires. Ils élevaient courageusement leurs enfants en vendant poissons et crevettes.
Un jour, arriva dans cette contrée un vieux cheminot bien connu des habitants : toujours accompagné de son âne, il amenait avec lui nourriture, couvertures, remèdes qu’il partageait avec les plus pauvres. Tous l’appelaient Saint-Martin. Certains chuchotaient même qu’il était évêque. Mais on peut l’appeler tout simplement le bon Martin.
Cette après-midi-là, le bon Martin, très fatigué par sa longue marche, s’arrêta au creux d’une dune bien chauffée par le soleil et, après avoir déchargé son animal compagnon, s’endormit. L’âne, quant à lui, trouva cela très à son goût et se mit à brouter les délicieuses herbes sauvages des alentours : ronces, orties, chardons bleus, oyats… Et oui, les ânes se régalent de tout ce qui pique ! Et il s’éloigna de plus en plus de son maître…
Quand notre bon Martin se réveilla, il comprit très vite que son âne avait disparu. Il faut dire que le jour baissait déjà en ce mois de novembre. Une légère brume commençait à s’étendre sur le littoral. Bientôt ce serait un véritable brouillard ! Il se mit à l’appeler, tout d’abord doucement puis de toutes ses forces… Hélas, pas d’âne à l’horizon. Catastrophe ! Comment faire sans lui qui porte toutes les réserves ? Le bon Martin ne savait plus où donner de la tête… Et s’il demandait l’aide des enfants du village… Il ne serait plus seul à chercher son âne ; avec des lanternes allumées, il y aurait peut-être encore une chance de retrouver l’animal ! Alors le bon Martin se met à cogner aux portes des chaumières, à expliquer aux parents qu’il faut que les enfants l’aident.
Les jeunes sortent bien couverts pour ne pas avoir froid. Ils portent des lanternes, des flambeaux, des falots et soufflent dans des teutres – sortes de cors en terre cuite – et des bouquins, cornes de vache vidées. Les sons ressemblent aux cornes de brume des bateaux et permettent de se repérer dans la nuit. Tous se mettent à chercher, à crier, à appeler l’âne.
Enfin un groupe d’enfants s’écrie : « il est là, on a retrouvé l’âne ! ». Ils se précipitent alors, heureux d’avoir aidé Martin. Quand tout le monde est réuni autour de l’âne, le bon cheminot, un peu magicien, décide de récompenser les enfants. « Fermez les yeux » leur dit-il. Et après avoir prononcé sa formule magique : « abracadabra, crottin, transforme-toi », les crottes de l’âne se changèrent en délicieux petits pains à deux têtes, appelés volaeren.
C’est pour se souvenir de cette merveilleuse aventure que les enfants de la région de Dunkerque sortent en chantant chaque année le dix novembre, à la nuit tombée, avec falots et lumières, betteraves creusées - éclairées d’une bougie- et lanternes de papier, à la recherche de l’âne du bon Martin ; et qu’on leur offre des friandises, les célèbres volaeren…

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